Il y avait trop longtemps que je ne t’avais rendu visite.
Combien de fois ai-je détourné mon chemin, l’ai-je prolongé une après-midi entière pour avoir la joie de passer te voir? Combien de fois suis-je venue me réconforter à tes côtés? Saluer tes gargouilles?
Toi qui déploies dans ta chair les incarnations les plus diverses du grotesque comme pour nous montrer quotidiennement à nous-mêmes! Combien de fois ai-je compté tes anges turquoises et contemplé leur posture, assise au bord de l’eau depuis la petite île où plus rien n’est tranquille !
Combien d’après-midi de printemps et d’automne passés sous les arbres roses ou dorés de tes jardins à rêver, lire, énumérer des souvenirs, se plaindre du sort et des amours?
Comme si ta présence relativisait tout…
Depuis quelques années, je te tournais autour sans entrer. C’est que la toute dernière fois que je t’ai vue de l’intérieur, un cierge m’avait brûlé les doigts. Je suis rarement superstitieuse. Mais c’était bien une vision que tu m’offris en ce début de juin 2009 : Téhéran brûlait sous le feu de miliciens qui tiraient à balles réelles sur la foule, venue contester le vol de leurs voix. Des jeunes mouraient, transpercés de plomb. Tu m’avais prévenue et tout s’est passé selon ta vision. Je n’osais plus entrer. Depuis ce jour, je te tournais autour ou dévisageais tes gargouilles et tes anges, assise sur les bords de la Seine, n’en voulant pas savoir davantage. Au milieu de Paris sans horizon lointain, te contempler depuis l’île, offre en soi une perspective. Tu es, pour moi méfiante et questionneuse, non pas l’incarnation d’un dogme mais une présence gracieuse, c’est pourquoi je tiens tant à toi. Et cette vision d’incendie qui m’était venue chez toi était comme une mise en garde contre le coeur pétrifié des hommes. Il y avait trop longtemps que je ne t’avais rendu visite. Je lisais ces vers de Shakespeare quand on me prévint que le feu ravageait ta charpente et faisait tomber ta flèche :
« Ô fugitive grâce des hommes mortels…
Qui bâtit son espoir sur le vide de ta belle apparence
Vit comme un marin ivre en haut d’un mât,
Prêt à chaque roulis à culbuter
Dans les fatals viscères des profondeurs. »
J’aurais voulu que les personnages de Shakespeare emportent avec eux leurs visions cauchemardesques et les flammes que je voyais de mes propres yeux.
Si tu peux être, toi, si gravement touchée, plus rien ne nous prémunit contre l’avidité, les blessures que nous nous infligeons les uns aux autres ni contre le temps…
plus rien n’est tranquille,
au coeur de la ville,
éperdue et triste,
pour combien de temps ?
Sepideh Farkhondeh
16 avril 2019
